La bille d'Ambre

Chapitre 1

L’après-midi s’étirait en longueur. C’était un de ces après-midi d’été voué à la détente. La chaleur provoquait une douce somnolence et je me laissai dériver vers cette frontière floue, à la limite du sommeil. Quand le soleil inclina sa course vers l’ouest, ses rayons passèrent derrière les arbres et l’ombre mouvante de leur feuillage vint me chatouiller les narines. J’éternuai plusieurs fois. Je m’étirai en bâillant, affalé sur une des chaises longue du jardin. Je passai un moment à regarder les enfants jouer sur leur toboggan, les yeux mi-clos. Je savourai ces instants de quiétude à leur juste valeur quand le chien vint poser son gros nez mouillé sur mon ventre en remuant la queue. Quel gros balourd, celui-là !

Je le chassai d’une tape sur le nez et me mis en devoir de nettoyer la bave qu’il m’avait collée un peu partout. Je me léchai les pattes et les passai avec application derrière mes oreilles et sur tout mon corps. Je lissai ensuite longuement mes moustaches en prenant un air solennel. Quand je fus satisfait de l’état de mon pelage, je m’étirai de toute ma longueur avant de m’installer à nouveau dans une position confortable.

Au fait, j’oubliais de me présenter, je m’appelle Virgil et je suis un chat. Et sans vouloir me montrer prétentieux, je suis même un très beau chat au pelage blanc et roux. Du moins, c’est ce que tout le monde dit. Pas que je sois particulièrement sensible à la flatterie, mais c’est toujours agréable d’entendre mes humains dire à quel point je suis beau.

Ils sont biens, mes humains, pas du tout du genre à vous abandonner au coin d’un bois. Confort et sécurité, voilà bien deux mots qui résument ma vie ici. Une gamelle bien remplie, un canapé confortable près du feu, un panier dans un coin tranquille, un arbre à chat, un jardin. La vie ici pourrait être parfaite si mes humains n’avaient pas un pénible défaut ; ils aiment aussi les chiens ! Vraiment quelle idée ! Alors qu’ils ont déjà un chat, la plus parfaite des créatures.

Bien sûr, ils sont gentils, les chiens de ma maison. Oui, les… Ils ont deux chiens, donc, par extension, moi aussi j’ai deux chiens puisque ce qui est à eux est à moi. C’est vrai qu’on s’y attache à ces petites bêtes-là et puis, c’est toujours amusant de les rendre sots. Encore qu’avec la grande fofolle, le travail est déjà bien avancé tout seul. Il n’est pas nécessaire de se fatiguer beaucoup pour la voir se prendre pour un kangourou.

Pour ça, je m’entends bien avec Joachim, mon humaine l’appelle parfois « Fissaîné » quand elle parle de lui à un autre humain. C’est bizarre, parfois, ces tournures de langage compliquées. Donc, comme je le disais, Joachim, il est comme moi ; les chiens, il les aime bien, mais il ne faut pas trop qu’ils viennent l’enquiquiner. D’ailleurs, on est bons copains lui et moi. J’aime me coucher sur son ventre quand il lit ou qu’il regarde la télévision. Parfois, il me caresse en murmurant que je suis son chat, que je suis beau et qu’il m’aime. Alors je lui fais mon plus beau ronronnement pour qu’il comprenne que moi aussi je l’aime bien. Je somnole bien au chaud sur lui et je me plonge dans les souvenirs de ma première vie. Je me souviens de la chaleur du soleil d’Egypte et de mes heures de sieste sur le sable brûlant. J’étais le Dieu vénéré, protecteur de la famille et personne ne se serait permis d’abîmer un seul de poils. C’était le bon temps pour les chats parce que je peux vous dire qu’au cours de mes autres vies, je n’ai pas toujours connu le confort et la douceur d’un foyer. Vous le saviez, bien sûr que les chats ont neuf vies ?

 

Cet après-midi-là, Joachim vint me trouver tout excité ; il avait trouvé une bille et tenait absolument à me la montrer. Je la regardai poliment en l’écoutant distraitement parler de sa couleur, un bel ambre jaune orangé, tout comme mes yeux. C’était une grosse bille, parfaitement ronde et lisse, un peu plus grande qu’une balle de ping-pong. Joachim se lança dans une étude comparative entre sa bille et mes yeux et je bâillai ostensiblement. Malheureusement, il ne comprit pas le message et continua son bavardage assommant. Il raconta où et comment il l’avait trouvée, dans la prairie en face de la maison, près du vieux chêne. Je connaissais bien ce vieux chêne, on s’y retrouvait quelques fois le soir avec quelques autres chats du quartier. Misty, la vieille chatte noire et blanche qui habite quelques maisons plus loin que moi, a même prétendu que c’était un arbre magique. Il aurait été planté là par des druides au temps où les humains croyaient encore à la magie. C’est vrai qu’il était plutôt vieux, cet arbre, mais je n’ai jamais prêté trop attention aux histoires de Misty, elle aime bien trop faire son intéressante.

 — Hé Virgil, tu m’écoutes ? demanda-t-il avec impatience.

Je lui répondis d’un petit « mraw » et étirai une patte jusqu’à frôler son bras. Il sembla satisfait de ma réponse car il resta un long moment silencieux à contempler sa bille au creux de sa main. Satisfait de ce retour au calme, je me laissai glisser dans cet état de semi-somnolence qui convient si bien aux chats. Il fit rouler sa bille entre ses doigts avant de la lever vers le soleil.

Il poussa un petit cri de surprise et la lâcha stupidement sur ma tête. Elle rebondit sur mon dos et roula dans l’herbe fraîchement tondue de la pelouse. Je lançai un miaulement de protestation, elle est dure, cette bille ! Il pourrait faire un peu attention, j’étais tout à fait réveillé et pas de la façon la plus agréable qui soit. Il ramassa la sphère orange avec un air déconcerté qui piqua ma curiosité. Je vins la renifler prudemment, mais à l’odeur, je ne remarquai rien de suspect.

Il la leva à nouveau vers le ciel et je m’approchai pour voir, moi aussi, ce qui l’avait à ce point étonné. Pour le coup, j’en restai moi aussi stupéfait. Je me reculai et dévisageai mon ami humain. Il semblait fasciné par le spectacle des rayons du soleil qui se réfléchissaient dans sa bille. Je pris appui sur son bras, me soulevai à hauteur de sa main et plongeai moi aussi dans les profondeurs aux reflets mouvants. J’ai vu des tas de choses au cours de mes vies, des belles, des laides au aussi des étranges, mais rien qui ressemblât à ça !

 

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Commentaires (4)

plaisirdecrire
  • 1. plaisirdecrire (site web) | 01/09/2015
Mille fois merci et mille bisous ! Tu as vu, je suis généreuse, ce soir !
Marie-Francis
  • 2. Marie-Francis (site web) | 01/09/2015
Re coucou

Je confirme : Superbe !!!

Les mots sont bien choisis, le récit très intéressant, et le rythme excellent. Pour les descriptions mon avis n'a pas changé...:)

En un mot.... J'ADORE !!!
plaisirdecrire
  • 3. plaisirdecrire (site web) | 01/09/2015
Merci beaucoup Marie Francis, Je suis heureuse que ce début d'histoire te plaise également.
Bises
Marie-Francis
  • 4. Marie-Francis (site web) | 31/08/2015
Coucou,
Il se fait tard et j'ai regardé je dois l'admettre un peu en diagonale ton premier chapitre, et je trouve que tu es douée pour nous mettre dans l'ambiance... tes descriptions sont très fournies et on s'y croirait,... et par moment j'avais l'impression de "vivre" en Virgil en lisant ses réactions.
On retrouve très bien le caractère du chat, sa curiosité et son sens de la propriété......
Franchement, vivement demain pour relire ce très beau texte à tête reposée.

Félicitations et un grand BRAVO

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