Luciole, chapitre 2

Luciole, chapitre 2

 

 

 

— Mais tu es glacée ! s’exclama Yanis.

L’inquiétude balaya tout le reste, il lui frictionna les bras et le dos avant de la tirer devant le feu qu’il venait d’allumer. Incapable de résister, Lucile se laissa mener comme une automate. Il la serra plus étroitement contre lui et ses larmes silencieuses se transformèrent en sanglots douloureux.  Il la berça, murmurant son prénom comme une prière, le cœur serré.

— Lucile… Lucile… ça va aller… Lucile… Lucile... 

Ils restèrent ainsi un long moment avant que la jeune femme ne parvienne à reprendre le contrôle de sa souffrance. Quand il la sentit un peu apaisée, il la fit asseoir dans le vieux canapé usé. Il lui essuya le visage comme à une enfant, un peu maladroit. Elle l’en empêcha et lui prit le carré de tissu froissé des mains. Elle s’en voulait de l’avoir giflé – non qu’il ne l’ait pas mérité – mais parce qu’elle détestait se sentir aussi peu maîtresse de ses émotions. Elle murmura en reniflant :

— Je suis désolée. 

Pour toute réponse, il lui embrassa le sommet du crâne et s’assit à ses côtés, un bras autour de ses épaules. Elle se hasarda à le regarder à la dérobée ; il avait changé au cours de ces dernières années. Il y avait plus de quatre ans qu’il était parti à des milliers de kilomètres, promettant d’écrire et de leur envoyer sa nouvelle adresse. Mais il avait prétendu qu’il ne s’était jamais fixé suffisamment longtemps à un endroit pour que ça vaille la peine. Il se contentait de téléphoner une fois par an dans le meilleur des cas.

Elle lui en avait voulu de ce silence. Même si elle comprenait ses raisons, il lui avait fait mal. Elle inspira profondément, ne sachant pas trop comment réagir. Par le passé, leur relation avait toujours été facile, spontanée, elle ne s’attendait pas à se sentir aussi gauche, comme si elle avait été face à un inconnu. Il lui sourit d’un air gêné et elle comprit qu’il ressentait la même difficulté à surmonter la distance qui s’était installée entre eux, tout un océan.

Elle se dégagea de son bras et se recula, non par souci de maintenir un éloignement physique entre eux, mais parce qu’elle avait besoin de mieux le voir pour se le réapproprier. Il parut peiné de son recul, mais ne tenta pas de la retenir ; les choses n’avaient pas changé. Il était toujours aussi vite blessé lorsqu’il sentait ou croyait sentir qu’elle le rejetait. Et comme autrefois, il subit l’affront en silence, se retirant en lui-même pour panser ses plaies.

Elle lui prit la main, chaude et un peu rugueuse, tellement grande par rapport aux siennes et la serra avec chaleur. Elle espéra que ce geste affectueux lui permettrait de comprendre qu’elle n’avait pas eu l’intention de le repousser et encore moins de le blesser.

— Tu as mauvaise mine, constata-t-elle en le dévisageant vraiment pour la première fois depuis qu’il était réapparu dans sa maison, dans sa vie.

Il éclata de rire et l’atmosphère se détendit aussitôt. Il s’exclama :

— C’est l’hôpital qui se moque de la charité ! Tu n’as pas vu la tienne de mine ! Je viens de passer une vingtaine d’heures entre aéroports et avions, plus le décalage horaire et pour finir, cinq heures de route dans cette poubelle de location. Il y a mieux pour avoir le teint frais. Mais moi, après une douche et une bonne nuit de sommeil, il n’y paraîtra plus. Toi, par contre... 

Elle lui sourit, mais sa voix tremblait légèrement quand elle répondit :

— Je sais…  

Puis, préférant s’engager sur un sujet qui lui semblait moins risqué, elle demanda, légèrement accusatrice :

— Pourquoi n’as-tu pas appelé ? Je serais venue te prendre à l’aéroport, ça t’aurait évité de louer une voiture.

Il se gratta la nuque, l’air embarrassé, pour avouer dans un murmure :

— J’ai eu peur. 

— Peur de quoi ?

— Tu ne comprends pas, j’ai eu peur que tu me dises que tu ne voulais pas que je vienne,  répondit-il d’une traite.

Il baissa les yeux sur les mains de Lucile qui emprisonnaient toujours une des siennes.

Elle hoqueta et le dévisagea avec stupeur. Elle balbutia quelques mots inintelligibles, inspira profondément et s’exclama :

— Mais pourquoi as-tu cru une chose pareille ? Je t’aime, tu es mon ami depuis toujours. Yanis, je n’attends que ça depuis le jour de ton départ, que tu te décides à revenir ! Alors pourquoi ?

— Tu as oublié ? questionna-t-il d’une voix rauque. Tu as oublié mon dernier coup de fil ? 

 

La journée avait été particulièrement éprouvante. Yanis avait toujours eu du mal à s’adapter au rythme de folie de cette ville. La petite start-up d’infographie qu’il avait créée avec un associé avait fait son entrée en bourse et s’était plutôt bien cotée pour un début. Il avait dû préparer l’événement ; ces dernières semaines, il avait passé près de vingt heures par jour à son bureau. Il se sentait épuisé, physiquement et moralement.

C’était un de ces soirs où il regrettait douloureusement la vie au village, quand il accompagnait Émile et son grand-père au bois. À la fin de la journée de travail, ils revenaient toujours éreintés, mais heureux de leur journée au grand air à utiliser leurs muscles. Jamais avec la tête en compote et le dos raide d’être resté trop longtemps assis devant un ordinateur. La voie était toute tracée pour Émile, il suivrait l’exemple de son grand-père et deviendrait forestier. Yanis enviait parfois son ami ; il ne se posait pas de question, il n’avait pas besoin de faire ses preuves, il était chez lui, à sa place, entouré des siens.

Il marchait rapidement. Sans en avoir conscience, il fuyait ses souvenirs, autant que la fatigue d’une longue journée. Il n’avait qu’une envie, prendre une douche et s’effondrer sur son lit. Il fit malgré tout un crochet par une rue parallèle. À cette heure, il n’y aurait qu’au night shop qu’il pourrait acheter de quoi se caler l’estomac. Il passa à côté d’une cabine téléphonique. La porte était entrouverte, la lumière du plafonnier clignotait, semblant l’appeler. Sur un coup de tête, il pénétra dans l’habitacle vitré, s’empara du récepteur et glissa quelques pièces dans l’appareil. Il composa le numéro kilométrique de mémoire, attendit patiemment que tous les cliquetis s’achèvent et que le téléphone de son ami se mette à sonner. On décrocha après seulement deux sonneries. Il s’inquiéta soudain de l’heure qu’il pouvait être là-bas, peut-être réveillait-il tout le monde. Tant pis, il était trop tard pour faire marche arrière. Il entendit la voix de Lucile répondre :

 — Allo… 

Il aurait préféré que ce soit Émile qui décroche, mais rien n’est simple dans la vie, il avait appris cette leçon longtemps auparavant.

 Bonjour Lucile, c’est Yanis… Pardon de te déranger. 

Il sentit son estomac se tordre sans parvenir à déterminer si c’était la faim ou la douleur d’entendre le son de sa voix, le souffle de sa respiration.

 Yanis… murmura-t-elle.

La sensation de creux s’intensifia et le fit grimacer. Pour chasser son trouble, il se mit à parler, à dire n’importe quoi, juste pour combler le vide et le silence.

Comment vas-tu ? Et Émile ? Ici, ça va, je vis une semaine de folie, mais ça marche bien pour moi. Je ne regrette rien, ma vie ici est géniale.

Il se sentit stupide de mentir ainsi, d’autant que Lucile le connaissait assez pour ne pas avaler grand-chose de son baratin. Même à ses oreilles, les mots résonnaient, creux et vides de sens.

Oh, Yanis… répéta-t-elle encore.

Puis, elle se mit à pleurer à gros sanglots.

 Que se passe-t-il, Lucile ? Tu es malade ? Lucile… 

L’inquiétude lui broya le cœur. Il se sentait tellement impuissant que c’en était insupportable. Lucile avait du chagrin et il n’était pas là. Pour être dans un tel état, ça devait être grave, pourquoi Émile ne prenait-il pas le téléphone pour lui parler, lui expliquer ? Il devait être près d’elle à la soutenir.

C’est alors que la réponse le frappa de plein fouet, une certitude ; Émile, il était arrivé quelque chose à Émile ! Non ! Une partie de son cerveau hurlait que ce n’était pas possible, mais les sanglots de Lucile lui affirmaient qu’une catastrophe s’était produite et si Émile n’était pas à ses côtés, c’est qu’il… Non !

Il ne parvenait pas à formuler les mots qu’il ressentait au fond de lui, c’était trop difficile, trop horrible. Il s’exclama d’une voix étouffée :

 Lucile ! Non !

Il l’entendit hoqueter pour tenter de reprendre son souffle et articuler péniblement :

 Yan, c’est affreux, je t’aurais prévenu si j’avais su où te joindre. 

Le reproche était perceptible dans sa voix. Elle renifla avant de poursuivre :

Il a été assassiné… Yanis, on ne sait pas qui… ça fait six mois déjà… 

 Je reviens, je prends le premier avion demain matin. 

Sa réponse claqua, sèche comme une gifle :

 Non ! 

 Lucile, tu as besoin de moi, je ne vais pas te laisser affronter ça toute seule.

Mais il eut beau argumenter, la réponse de Lucile ne changea pas.  Elle persifla :

 Je ne veux surtout pas que tu te croies obligé de quitter ta vie géniale pour te précipiter ici. D’ailleurs, je n’ai pas besoin de toi !

Le mensonge était gros et pourtant, les mots firent souffrir Yanis ; elle le rejetait, encore et toujours. Il raccrocha, sans même prendre la peine de lui dire au-revoir.

Dans un accès de rage et de douleur, il hurla et envoya un coup de poing violent dans la vitre de la cabine. Le verre épais se fendilla en étoile sous l’impact. Il recommença sur la vitre voisine, la douleur dans son poing ne parvenant même pas à anesthésier celle de sa poitrine. Une troisième vitre se fendit encore avant qu’il ne laisse retomber son bras le long de son corps. Le sang coulait de sa main, les gouttes éclataient en taches écarlates en touchant le sol, la tête lui tournait. Émile… De sa main valide, il s’agrippa à la porte pour ne pas tomber sur le sol jonché de détritus poisseux. Quand il eut retrouvé un peu d’équilibre, il l’ouvrit et sortit en titubant dans la nuit. Il inspira à fond à plusieurs reprises, malgré l’odeur viciée de la grande ville, tentant de faire disparaître la sensation de nausée et de vertige. Il haleta, son estomac vide se contracta et il vomit dans le caniveau sous le regard indifférent des rares passants. Quand les spasmes douloureux furent calmés, il se redressa et se passa la main sur le visage. Il le trouva trempé de larmes alors qu’il n’avait même pas eu conscience de pleurer.

 

Elle se souvenait, forcément, il la vit pâlir, puis rougir tout aussitôt. Sa dernière réaction, spontanée, livrait l’essentiel de ses sentiments ; son amour pour lui, son incompréhension et sa peine quand il avait décidé de partir, puis, son espoir qu’il revienne. C’était tellement en contradiction avec les paroles cruelles qu’elle lui avait assénées, de longs mois plus tôt. Des larmes tremblèrent au bord de ses paupières et débordèrent sur ses joues. Elle baissa la tête.

— Pardon, sanglota-t-elle, je ne le pensais pas… J’avais si mal… Je t’en voulais d’être parti… À cette période, j’en voulais au monde entier. À moi, à toi, même à Dieu. Mais surtout à moi... J’étais tellement en colère, je ressassais toujours les mêmes questions. Et si Shaman n’avait pas été enfermé au garage, ce soir-là… Et si je n’avais pas eu froid… Et si tu avais été là… J’ai été tellement injuste avec toi... Je ne voulais pas être consolée, je ne voulais pas que tu reviennes, je voulais remonter le temps et que tu ne sois jamais parti. Pardon, je suis tellement désolée du mal que je t’ai fait. 

Il lui caressa les cheveux avec tendresse, glissa la main dans sa nuque, sous les mèches emmêlées et suivit la courbe de sa mâchoire jusqu’à ses lèvres. Elle saisit sa main et en embrassa la paume avant de la reposer sur sa joue humide.

— Pardonne-moi, Lucile, gémit-il sourdement. Moi aussi j’ai des choses à me faire pardonner. 

Puis, la serrant à nouveau contre lui, il libéra enfin ses larmes.

Ils restèrent longtemps enlacés, sans un mot. Ils ressentaient tous les deux la sensation étrangement douloureuse que leurs corps, autant que leurs cœurs, risquaient de voler en éclats s’ils interrompaient leur étreinte.

Quand la souffrance se fut suffisamment dissipée, Yanis se leva, remit du bois sur le feu et alla dans la cuisine mettre de l’eau à chauffer. Il fouilla dans les placards et trouva la vieille théière en porcelaine jaune dont le couvercle ébréché lui rappelait sa maladresse, des années auparavant. Il prépara le thé, dénicha un plateau, les tasses, le sucre et un citron qu’il coupa en rondelles sur une soucoupe. Il versa l’eau bouillante sur la boule grillagée contenant les éclats de feuilles noires, les minuscules fragments d’écorces de bergamote et de pétales de fleurs. Il huma l’arôme délicat de l’Earl Grey qui montait vers lui avant de l’emprisonner sous le couvercle.

Au salon, Lucile avait allumé la guirlande de minuscules ampoules cristallines en forme de libellules qu’il lui avait offerte à Noël, l’année précédant son départ. À défaut de lucioles, il lui offrait des libellules et ils avaient ri tous les trois de ce cadeau original et quelque peu enfantin. Lucile avait adoré et la guirlande avait trouvé une place de choix dans la décoration de son salon.

Elle avait également allumé quelques bougies et la pièce en était transformée, plus chaleureuse et accueillante. Elle déplia la petite table d’appoint et la plaça devant le canapé afin qu’il puisse déposer son plateau. Ils se rassirent, à nouveau un peu guindés. Yanis contempla silencieusement la lente chorégraphie des flammes. Il releva la tête vers Lucile, lui prit la main et la tint un moment serrée entre les siennes avant de la poser sur son cœur.

— Le sens-tu ? demanda-t-il brusquement.

Et comme elle ne répondait pas, il ajouta : 

— Il est brisé… 

Elle déglutit avec difficulté et le regarda plus en détail. Il avait changé pendant les années de son exil. Bien sûr, il avait les mêmes pommettes hautes, les mêmes prunelles grises, un peu bleutées que dans ses souvenirs. Son visage accusait des marques de fatigue et derrière son apparente solidité, transparaissait une fragilité qu’il ne s’autorisait pas souvent à laisser percer. Il avait le teint halé et quelques rides au coin des yeux, fins sillons blancs, témoignaient qu’il avait passé de nombreuses heures au soleil, les yeux plissés. Elles apportaient un changement supplémentaire au Yanis qu’elle avait toujours connu.

Comme à chaque fois qu’il lui apparaissait dans ses rêves ou qu’elle revoyait son visage en pensée, il portait une barbe de quelques jours qui camouflait la petite fossette au menton qu’il détestait. Ses cheveux bruns, trop longs et récalcitrants à toute tentative de coiffure civilisée étaient rejetés négligemment en arrière. Cette coiffure le changeait. Du plus loin qu’elle se souvienne, il n’avait jamais porté les cheveux aussi longs. Deux petits anneaux d’argent brillaient à chacune de ses oreilles et ajoutaient à son charme. Il avait le même look un peu mauvais garçon qui l’avait toujours fait craquer ; elle savait que derrière la façade parfois inhospitalière et farouche, il cachait d’immenses trésors de tendresse et d’humanité ainsi qu’une âme torturée. Elle l’avait toujours trouvé beau, bien trop beau… « Trop beau pour faire un bon mari », aurait dit sa grand-mère. Mais sa grand-mère n’était plus de ce monde et la présence de Yan réveillait son cœur ankylosé.

Commentaires (2)

plaisirdecrire
  • 1. plaisirdecrire (site web) | 06/09/2015
Merci infiniment, Marie-Francis,
Je suis tellement "le nez dedans" que je n'arrive plus à prendre le recul nécessaire. Ça me fait du bien de connaître un peu le ressenti des lecteurs. Il n'y a rien de tel qu'un œil neuf. Merci beaucoup d'avoir pris le temps de lire et de commenter.
Je t'embrasse bien fort
Marie-Francis
  • 2. Marie-Francis (site web) | 06/09/2015
Merci, je suis toujours sous le charme, !!!!
Très belle écriture fluide, ,émouvante que j'apprécie beaucoup...la mise en scène et les descriptions bien réglées notamment celle-ci :
"Dans un accès de rage......... pas eu conscience de pleurer", paragraphe plein d'émotions et tellement bien écrit !!! Bravo
Merci de le partager avec nous.
Bisous

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